« OGM cachés » : des relents idéologiques alarmants

Le dernière trouvaille des « faucheurs volontaires » d’OGM, qu’ils dénomment  « OGM cachés » ou « OGM clandestins », est tout simplement effarante pour tout généticien, surtout spécialisé, comme c’est mon cas, dans l’étude des mécanismes de variabilité génétique. Devant un tel délire, se taire ne serait pas honnête, d’autant plus que l’idéologie sous-jacente est loin d’être neutre, à plusieurs titres.

Concrètement, de quoi s’agit-il ? Plusieurs arrachages ont été commis, notamment en juillet 2010 et juillet 2011, en Indre et Loire et à Feyzin dans le Rhône. Ils visaient deux variétés de tournesol. La variété Clearfield, tolérante à un herbicide, l’Imazamon ( Pulsar 40 ). Cette variété a été créée par croisement à partir de plants portant une mutation de tolérance apparue spontanément dans des champs en Amérique du Nord. La variété Express Sun, tolérante à un autre herbicide, le tribénuron-méthyle de la famille des Sulfonylurées. La tolérance ici a été obtenue par mutagenèse expérimentale avec un agent mutagène chimique, bien connu des généticiens : l’éthylméthanesulfonate ( EMS ). Ces deux tolérances sont d’autant plus intéressantes pour l’agriculteur qu’elles permettent de lutter contre l’ambroisie, sensible à ces deux familles

Fleur d'Ambroisie dont le pollen est très allergène

Fleur d’Ambroisie

d’herbicides. Cette plante, originaire d’Amérique du Nord, a été importée fortuitement en France au XIXe siècle et s’est répandue depuis dans de nombreux départements. Elle pose des problèmes agronomiques, en tant que mauvaise herbe très envahissante, mais aussi de très sérieux problèmes sanitaires car son pollen est fortement allergène. Avant d’aller plus loin, il nous faut faire un intermède scientifique pour parler, très schématiquement, du phénomène d’apparition des mutations : la mutagenèse.

la mutagenèse

Les mutations sont des changements dans la séquence ADN d’un gène qui peuvent modifier sa fonction, donc éventuellement un ou plusieurs caractères de l’organisme. On distingue classiquement deux catégories de mutagenèse : la mutagenèse spontanée et la mutagenèse expérimentale. Ici, dans un souci de simplification, nous ne détaillerons pas les différentes catégories de mutations, nous en resterons aux mutations ponctuelles ( qui ne concernent qu’une seule paire de nucléotides dans l’ADN ), mais ce qui sera dit est globalement valable pour tous les types de mutations. Nous n’évoquerons que très brièvement le processus moléculaire conduisant à la mutation proprement dite ; il est assez complexe et fait intervenir des mécanismes de réparation de l’ADN.

La mutagenèse spontanée, comme son nom l’indique, se produit spontanément et de façon permanente dans les conditions naturelles, depuis l’origine de la vie sur Terre. Ce que Darwin déjà, 50 ans avant la naissance de la Génétique, appelait « variations accidentelles et spontanées ». C’est l’un des mécanismes de base de production de variabilité génétique qui fait qu’il y a toujours, dans une population de n’importe quel organisme, une variation héréditaire importante permettant à la sélection naturelle d’adapter en permanence la population aux changements continuels du milieu.

La mutagenèse expérimentale est celle qui est délibérément provoquée en utilisant des agents mutagènes physiques ( radiations ) ou chimiques. Comme la mutagenèse spontanée, elle est aléatoire, elle peut se produire dans n’importe quel gène et son résultat n’est pas prévisible. Il ne s’agit pas d’une mutagenèse dirigée, comme certains le croient. Cette dernière expression est réservée aux techniques qui permettent de modifier directement un gène précis, elles font appel à des manipulations sophistiquées et délicates et n’ont été utilisée jusqu’ici qu’en laboratoire à des fins de recherche.

La différence entre les mutagenèses spontanée et expérimentale est purement opérationnelle : c’est l’intervention ou non d’un expérimentateur. La première peut en effet être provoquée par les mêmes agents mutagènes que la seconde, par exemple des radiations, cosmiques ou terrestres, les rayons ultra-violets, etc….Il est d’ailleurs impossible de savoir si un mutant récupéré après application d’un agent mutagène est dû à l’action de cet agent ou s’il s’est produit spontanément.  Il faut aussi savoir que les agents qui vont induire des mutations ne sont pas tous des produits extérieurs aux organismes. Certains, comme les éléments transposables, font partie intégrante des génomes de tous les types d’organismes vivants, bactéries, plantes et animaux ( voir l’article : OGM, fantasmes et réalités ) et sont de véritables agents internes de manipulation génétique.  D’autres sont inhérents au métabolisme du vivant, comme les radicaux libres, dérivés de l’oxygène et sous-produits de la respiration ( ceux qui fantasment sur les maléfices de la mutagenèse et des agents mutagènes savent ce qui leur reste à faire : cesser de respirer ! ). Pour confirmer cette similitude entre mutations spontanées et expérimentales, je rajouterais que ce ne sont pas les agents mutagènes, naturels ou expérimentaux, qui font les mutations proprement dites. Ces agents provoquent des lésions dans l’ADN, c’est à dire des anomalies de structure ( cassures, pertes ou modifications des bases ),  Ces anomalies sont reconnues par des enzymes de réparation et ce sont elles qui peuvent se tromper et provoquer les mutations et ce sont les mêmes enzymes qui vont intervenir sur les lésions spontanées ou expérimentales. Pour des informations plus approfondies sur cette question, on peut se reporter à l’Encyclopédie de l’environnement.

Depuis les débuts de l’agriculture, il y a environ 12000 ans, les cultivateurs ont, sans le savoir, mis à profit la mutagenèse spontanée. Ils sélectionnaient dans leurs champs les plantes qui leur paraissaient les plus prometteuses et s’en servaient pour obtenir la génération suivante. La plupart de ces améliorations étant dues à des mutations, elles se transmettaient à la descendance. C’est ainsi qu’au fil des temps, les espèces cultivées ont été considérablement améliorées du point de vue agronomique et alimentaire. Il en est de même pour les animaux d’élevage. En arrachant des variétés obtenues par mutagenèse spontanée (comme Clearfield), les « faucheurs volontaires » balaient donc allègrement 12000 ans d’histoire de l’agriculture et de savoir-faire paysan ! C’est le retour au paléolithique, avant l’invention de l’agriculture.

La mutagenèse expérimentale, quant à elle, est connue depuis 1926, quand le généticien Hermann J. Muller découvrit que l’on pouvait augmenter le taux de mutations en irradiant des cellules aux rayons X, découverte qui lui valut le Prix Nobel en 1946. Depuis, d’autres agents mutagènes physiques et chimiques ont été découverts. Dès le début, les agronomes ont vu tout le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de cette découverte dans leur travail d’amélioration des plantes cultivées. Elle permet d’accélérer le processus de création de nouvelles variétés en augmentant fortement la fréquence de mutation par rapport à la mutagenèse spontanée, donc la variation génétique disponible pour la sélection. Elle donc est utilisée depuis près de 80 ans et la majorité des variétés cultivées actuellement, en agriculture conventionnelle ou biologique, ont été, à un moment ou un autre de leur histoire, soumises à cette technique.

Ceux qui identifient les variétés obtenues par mutation à des « OGM cachés » jouent sur l’ambiguïté de l’expression « génétiquement modifiés » que nous avons déjà pointée dans ce blog dans l’article « OGM : fantasmes et réalités » . Une appellation qui a été très mal choisie puisque, comme nous venons de le voir, toutes les plantes cultivées depuis l’origine de l’agriculture sont génétiquement modifiées. Ces gens vont même jusqu’à faire une lecture biaisée de la directive 2001/18/CE du Parlement Européen et du Conseil qui réglemente les OGM. Ils prétendent qu’elle inclurait la mutagenèse dans ses premiers articles mais l’exclurait de son application à la fin. Une affirmation qui se rencontre sur des sites internet qui prétendent « informer » sur les OGM ( Inf’OGM notamment ). C’est tout simplement faux ! Dès l’article 3 de cette directive, un renvoi à l’annexe I B exclut explicitement la mutagenèse de son champ d’application. Le contraire aurait d’ailleurs été d’une absurdité totale car il aurait inclus dans son application non seulement plusieurs milliers de variétés conventionnelles, issues de mutagenèse expérimentale, mais en fait la totalité des variétés végétales cultivées si on prend aussi en compte la mutagenèse spontanée. Cette directive aurait alors perdu toute raison d’être.

Rions un peu….

La première réaction d’un généticien à la lecture, sur Internet, des déclarations des anti-OGM sur la mutagenèse est une franche hilarité ; mais la première réaction seulement car on réalise très vite que cette idée participe d’une représentation mentale du monde vivant qui n’est pas du tout neutre, comme nous allons le voir.
Alors profitons de cette première réaction et rions un peu. Je ne prendrai que deux exemples que l’on rencontre assez souvent sur des sites Internet anti-OGM.

-On peut lire par exemple que « les multinationales semencières, voyant qu’elles se heurtent à de fortes oppositions en Europe, notamment en France, ont mis au point cette nouvelle ( sic! ) technique pour contourner l’obstacle ». Quelle nouveauté en effet ! Plus de 80 ans pour la mutagenèse expérimentale et plus de 10000 ans pour la spontanée ! Certains ajoutent même que la mutagenèse expérimentale est un procédé aléatoire aux conséquences mal connues. Aléatoire c’est vrai, mais ni plus ni moins que la mutagenèse spontanée, et « conséquences mal connues », alors qu’elle est utilisée en agronomie depuis 80 ans, il faut oser ! 

-Une autre déclaration particulièrement comique pour un généticien, se lit aussi, avec des variantes, sur plusieurs sites : « des mutants dans nos assiettes !». Eh oui, mon bon monsieur ( ou ma bonne dame ), des mutants dans votre assiette ! Que vous mangiez des produits animaux ou végétaux, vous ne mangez que des « mutants » et quand vous buvez du lait, c’est du lait de « mutants », et cela comme tout le monde depuis au moins 10000 ans. Quelle horreur !!

Bien sûr, on peut trouver très poétique de revenir au temps de la chasse et de la cueillette. Quel bonheur de se lever de bon matin pour gagner son bifteck en allant chasser l’aurochs et ramasser, de ci de là, des feuilles et racines comestibles ! Quant à nourrir des milliards d’êtres humains de cette manière, c’est une autre affaire !

Il faut quand même savoir que c’est grâce à ces mutations accumulées depuis des millénaires que l’humanité a pu se nourrir et se développer. Prenons simplement les cas du blé et du maïs, les céréales les plus emblématiques, avec le riz, de l’alimentation humaine et animale. La culture du blé, au néolithique, donnait un rendement de 2 à 3 quintaux à l’hectare, elle en donne maintenant plus de 80 dans de bonnes conditions. Quant au maïs, il n’existe tout simplement pas à l’état sauvage. On sait maintenant que le maïs était déjà cultivé il y au moins 8700 ans au Mexique, mais il a été littéralement « fabriqué » par les premiers paysans à force de sélection de caractères héréditaires, donc de mutations, à partir d’un ancêtre sauvage, probablement  la teosinte, qui n’a qu’une assez vague ressemblance avec lui, comme le montre la photo ci-dessous.L'épi de teosinte est beaucoup plus petit que celui du maïs moderne

Épi de teosinte et épi de maïs actuel – photo National Science Foundation

 ….Mais pas longtemps, hélas.

Maintenant, réfléchissons plus avant. Cette vision maléfique des mutants est évidemment issue tout droit des films et romans d’épouvante et de science fiction, avec les mythes de l’apprenti sorcier et du savant fou. Elle manifeste clairement un grave déficit de culture scientifique, qui est  la porte grande ouverte à tous les obscurantismes. Mais on ne peut se contenter de considérer qu’il s’agit simplement d’une idée bête, sans conséquences. En effet il y a là, sous-jacente, toute une représentation du monde vivant qu’il ne faut surtout pas sous-estimer. Les représentations mentales ont leur logique propre et sont d’autant plus pernicieuses qu’elles sont en grande partie inconscientes. Darwin lui-même avait déjà écrit , à propos des incompréhensions rencontrées par sa théorie : « le pouvoir des fausses représentations est incommensurable ». Explicitons les choses.

tête de monstre

Fantasme de mutant

Les mutations sont l’une des composantes essentielles de la biodiversité ( avec les recombinaisons et la transgenèse spontanée ). Comme nous l’avons vu plus haut, elles sont le matériau sur lequel agit la sélection naturelle pour adapter les espèces aux changements permanents du milieu et les faire évoluer, elles sont donc indispensables à l’adaptation et à l’évolution. Bien sûr, certaines mutations peuvent être désavantageuses, mais tout dépend du milieu ambiant. Telle mutation fortement défavorable dans un certain environnement peut devenir favorable dans un autre. Ainsi, Aux îles Kerguelen, dans le sub-antarctique, balayées en permanence par des vents très forts, on trouve une espèce de mouche sans ailes,  Calycopteryx moseley. Ce caractère, qui est dans nos contrées fortement défavorisé, est au contraire favorable là-bas, car il évite à ces mouches d’être emportées dans l’océan par les vents.

Avoir une vision maléfique des mutations revient à nier l’existence même de la biodiversité intraspécifique et de l’évolution biologique, donc à se situer dans une vision fixiste du monde vivant. Dans mon texte  sur les OGM, je fais remarquer que certains arguments des opposants relevaient d’une vision très figée des génomes, complètement dépassée depuis déjà une quarantaine d’années. Mais avec les « OGM cachés » c’est une vision fixiste des espèces vivantes elles-mêmes qui est mise en avant et nous voilà ramenés 3 siècles en arrière ! C’était en effet la conception du monde jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, avant Lamarck et DarwinBuffon, par exemple, avait émis l’idée que chaque espèce avait son « moule intérieur ». Elle ne pouvait subir que des variations limitées qui correspondaient plutôt à une dégénérescence. Par exemple, l’âne pouvait être issu du cheval par suite de défauts de reproduction ; de même, le singe pouvait être issu de l’ homme. Pour d’autres de ses contemporains, toute variation ne pouvait donner naissance qu’à des monstres. On est là vraiment très près de la conception des arracheurs d’« OGM cachés ».

Remarquons combien cette vision idéalisée du monde vivant est proche de la théologie naturelle de la fin du XVIIIe siècle, dont  l’un des grand promoteurs était William Paley. Un religieux qui écrivait que chaque espèce était conçue pour tenir une place bien définie dans un monde très harmonieux créé par Dieu. Dans cette logique, bien sûr, il ne faut rien changer à ce monde sous peine de détruire son harmonie divine, même pas améliorer les plantes cultivées et les animaux d’élevages…..et accepter les famines comme des punitions divines.

On a déjà moins envie de rire ! D’autant plus que cette dérive sur les « OGM cachés » intervient justement dans une période de regain du créationnisme. On comprend qu’il ne s’agit pas d’une simple coïncidence quand on sait que  55% seulement des français connaissent et acceptent l’évolutionnisme, 9% sont créationnistes et 36% sont  » sans opinion tranchée  » (enquête IPSOS 2011). Pas de quoi se réjouir ! D’autant qu’une étude récente de Dominique Guillo, sociologue, directeur de recherche au CNRS, montre que la perception de l’évolution qu’ont les français qui l’acceptent ( donc les 55% ) est bien éloignée des connaissances scientifiques sur ce sujet ( Ni Dieu, ni Darwin – Les Français et la théorie de l’évolution ; ed. ellipses ). On s’en rend aisément compte en discutant avec des non scientifiques sur des questions écologiques à la mode ou sur les OGM. Le discours que l’on entend est pratiquement toujours imprégné d’une vision essentialiste et donc fixiste des espèces vivantes et des écosystèmes.Voilà un terreau bien propice pour le développement du créationnisme et autres obscurantismes.

Il ne faut pas trop s’étonner de la convergence avec les religions. Pour un observateur qui a suivi, depuis le début, la polémique sur les OGM, il est patent qu’à côté d’inquiétudes justifiables sur le brevetage des gènes et l’emprise des multinationales semencières, beaucoup d’autres arguments, dont ceux sur les pseudo-risques alimentaires, jamais avérés, cachent mal une attitude passionnelle qui participe d’une véritable sacralisation de la nature. C’est la croyance, tout à fait irrationnelle, que  » tout ce que fait la nature est bon « , qui sous-entend bien sûr que ce que fait l’homme est mauvais. On est en pleine mythologie !

A chacun son Dieu ou sa Déesse, pour certains c’est le Marché et sa « main invisible », pour d’autres c’est la Nature et le fantasme du paradis perdu. Il n’y a pas d’OGM cachés mais il y a des religions cachées. Dans un pays civilisé chacun est libre d’avoir sa religion, fût-elle cachée ; là où les choses se gâtent, c’est quand on veut l’imposer aux autres par la violence. Au Moyen-Age cela s’appelait l’Inquisition.

Mais poussons la réflexion encore un peu plus loin, jusqu’aux sociétés humaines. Nous différons tous les uns des autres par des mutations, chacun de nous est donc un mutant par rapport aux autres ( sauf entre vrais jumeaux, et encore ! ) ou, symétriquement, les autres sont des mutants par rapport à nous. Alors, si nous considérons que les mutations sont des choses dangereuses et néfastes, nous voyons tout de suite où cela peut nous mener : au rejet de l’Autre. Pour peu que les différences soient visuellement bien marquées ( peau blanche ou noire, chevelure blonde ou brune, etc… ) on va droit à une hiérarchisation des groupes humains et au racisme. Inutile d’épiloguer, tout le monde sait où cela peut conduire, l’Histoire nous l’a suffisamment enseigné, depuis l’esclavage jusqu’aux horreurs des nazis.

Et là, on n’a vraiment plus du tout envie de rire ! Surtout dans le contexte de régression sociale et politique actuel, où le racisme et la xénophobie, même s’ils sont plus ou moins camouflés derrière des questions religieuses ou culturelles, connaissent eux aussi un regain de vigueur et sont instrumentalisés par des politiciens sans scrupules. Ainsi, non seulement la dénonciation des « OGM cachés » est une aberration sur le plan scientifique, mais de plus elle porte en elle les germes des pires obscurantismesLes « faucheurs volontaires » feraient bien de regarder où ils sont en train de poser les pieds ; depuis l’antiscience jusqu’aux prémisses du  créationnisme et du racisme ( enchaînement logique, hélas! ), les relents qui se dégagent autour d’eux sont de plus en plus nauséabonds.

Addendum : sur les origines et les motivations profondes de ce mouvement, on peut se reporter au livre de Gil Rivière-Wekstein paru fin 2012 « Faucheurs de science » et à l’article de ce blog : Les multiples chemins de l’antiscience  publié en mars 2013.

2e Addendum – 3 mai 2016 : En illustration de ce qui précède, voir sur twitter l’inquiétante conjonction entre un parti xénophobe et raciste et les anti-OGM.

Crédits photos :
1) Fleur d’Ambroisie de Fablibre – CC
2) Teosinte et maïs moderne de National Science Foundation
3) Monstre de Nicobilou – CC

10 réflexions au sujet de « « OGM cachés » : des relents idéologiques alarmants »

  1. J’ai apprécié ce commentaire à propos des « OGM cachés » qui remet utilement certaines choses à leur place. Malheureusement, le chemin est sans doute long avant que ces éléments ne parviennent à irriguer l’esprit critique de la majorité de nos concitoyens.
    Sur les prolongements idéologiques de la « vision maléfique des mutations », je suis tout de même plus réservé. Je pense plus prosaïquement que la motivation principale derrière les arrachages de tournesols est lié à l’absence d' »OGM non cachés » sur le territoire français depuis le moratoire bannissant le maïs MON810 décrété en 2008 (que certains aimeraient voire réactivé dans les jours à venir). Ainsi, en l’absence de l’ennemi symbolique (le MON810) et après l’arrachage de la vigne génétiquement modifiée de l’INRA de Colmar, il s’agissait de mon point de vue de ne pas relacher la mobilisation en trouvant de nouvelles cibles, facilement assimilables aux OGM tels que les comprennent le grand public.
    Ainsi, je ne pense pas qu’il faille aller jusqu’à invoquer un « créationnisme pur et dur », en partie parce que le pays où l’on cultive le plus d’OGM, les USA, est justement, bien loin devant la France, fait partie de ceux où le créationnisme est fort bien implanté (actuellement sous la forme moderne et pseudo-scientifique de l’Intelligent Design).
    Un dernier commentaire à propos de « la quantité de mutations qui ont dû s’accumuler au cours des millénaires pour aboutir à de telles différences » entre la téosinte, ancêtre présumé du maïs, et ce dernier. Les apparences sont relativement trompeuses car en fait les analyses de la génétique classique et moléculaire ont montré que seul un nombre limité de gènes permettent d’expliquer le passage de la téosinte au maïs. Ces quelques gènes codent pour des acteurs majeurs contrôlant divers aspects de l’architecture des plantes, tels le degré de ramification ou la structure de l’épi. Ce dernier aspect est un point de détail au regard des énormités proférées par les arracheurs volontaires. Mais ne dit-on pas justement « mentir comme un arracheur de dents »…

    • Je n’ai pas écrit que les arracheurs d' »OGM cachés » étaient des créationnistes purs et durs, j’ai écrit que leur représentation mentale du monde vivant s’inscrivait dans cette logique. D’après une enquête IPSOS réalisée en 2010, donc récente, 55% seulement des français admettent clairement l’évolutionnisme, 9% sont créationnistes et 36% sont « sans opinion tranchée ». Ce dernier chiffre est inquiétant, il signifie que le créationnisme est sur un bon terreau et peut encore progresser dans ce pays. A peine plus de la moitié des français sont donc imprégnés d’une vision évolutionniste du monde vivant, les autres peuvent être très perméables à une représentation mentale fixiste, même s’ils n’en sont pas vraiment conscients. Je suis de plus en plus persuadé qu’il ne faut pas négliger la logique interne aux représentations mentales et que des ferments de créationnisme peuvent se dissimuler là où, a priori, on ne les attendait pas. Pour parodier nos héros de l’arrachage, on pourrait dire qu’il y a des « créationnismes cachés », mais qui ne demandent qu’à se développer (comme le racisme d’ailleurs, dont je parle aussi dans ce texte). Je signale un petit livre de Guillaume Lecointre paru en 2010 aux éditions Quae : « Les sciences face aux créationnismes ».

  2. Si les données scientifiques sont justes, il y a un grand absent dans cette article, c’est l’échelle de temps. Invoqué, le Darwinisme pour défendre la mutagenèse expérimentale en agriculture et renvoyer tous ses opposants dans l’enfer de l’obscurantisme est une arnaque intellectuelle. D’accord, le monde que l’on connait s’est fait à coups de mutations… sur quelques milliards d’années ou plusieurs milliers d’années si vous voulez ne considérer que les débuts de la domestication de son environnement par l’homme. On ne peut pas mettre de coté le fait que la sélection intensive des espèces dans l’agriculture moderne et la mutagenèse expérimentale ont complètement bouleversé cette échelle de temps et les processus naturels de sélection des « bonnes » et des « mauvaises » mutations. Les 80 ans dont vous parlez ne représentent pas grand chose pour déterminer les conséquences de l’évolution accélérée et expérimentale des espèces sur les équilibres naturels et sur le maintien de la biodiversité.

    • Les commentaires se suivent et se ressemblent, mais fort heureusement certains respectent mieux que d’autres les règles élémentaires de politesse !
      J’ai déjà répondu à un commentaire très similaire de Christian Garon, à propos de la transgenèse, suite à l’article « OGM et dérives médiatiques : une apothéose ! ». Vous trouverez donc, à la suite de cet article, des éléments de réponse à vos remarques.

    • La question du temps est l’une des principales difficultés à la compréhension des mécanismes évolutifs par les « profanes » (comme vous dites).
      Vos interrogations sont donc certainement partagées par beaucoup de gens et il vaut la peine d’en discuter dans ces commentaires.
      Précisez-les donc, on en discutera.

  3. Je me demande quand ce « combat » autour des OGM prendra un autre tournant vers plus de « pacificité ».
    Je vais surement répéter une pensée maintes fois émises, j’imagine : avoir commencé le développement des OGM avec des OGM résistants aux herbicides n’a surement pas joué en faveur de ces plantes. Un OGM plus technologique, apportant un bienfait à la santé humaine ou aux conditions culturales (sécheresse par exemple) aurait sans doute connu une meilleure acceptabilité sociétale. Et l’omerta du milieu agricole et de la recherche au tout début a joué en défaveur de cette technologie.
    Mais bon, mes propos ne font pas avancer le schmilblick ! Ce qui est, est fait. L’essentiel est de tirer les enseignements des faits passés. Quel message en retenir, ces OGM sont-ils une voie à perdurer, comment renouer la communication entre toutes les parties prenantes et sortir du radicalisme qui s’est cristallisé autour ? Il y a eu nombre de dissertations sur le sujet, d’ouvrages et autres. Mais tout ce combat dépasse l’objet même des diverses attaques.

    • Premier point : Je vous fais remarquer que cet article ne porte pas sur les PGM (donc sur la transgenèse), mais sur cette invention ahurissante (pour le généticien que je suis) des faucheurs et de leurs soutiens : la notion d' »OGM cachés ». Ahurissante car elle inclut toute modification génétique par mutation des génomes, spontanée ou expérimentale (ce qui revient au même d’ailleurs, les mécanismes moléculaires étant identiques). Comme je le dis dans le texte, cela concerne non seulement tout ce qui se fait en sélection variétale depuis 80 ans (des milliers de variétés cultivées sont concernées), mais aussi toutes les pratiques de sélection qu’ont fait très empiriquement les agriculteurs depuis le néolithique. Nous ne sommes donc plus cette fois dans le débat sur les PGM, mais dans un véritable délire de gens qui remettent en question toute l’amélioration des plantes cultivées depuis l’origine de l’agriculture. Il y a là, au minimum, une très inquiétante carence de culture scientifique et même tout simplement de culture agricole. Je dis bien « au minimum », voir le deuxième point.
      Deuxième point : Quant à la querelle sur les PGM, elle n’est pas prés de s’arrêter et elle n’a plus rien à voir ni avec l’agriculture, ni avec la connaissance scientifique. J’y vois de plus en plus de similitudes avec le débat évolution/créationnisme, comme je l’explique dans certains articles de mon blog. Il ne faut pas se voiler la face, dans les deux cas on est en présence d’une vision religieuse du monde, plus ou moins inconsciente, et là tout débat devient impossible. La dérive totalement irrationnelle des « OGM cachés » en est une confirmation de plus. Les discussions avec les opposants aux PGM me font tout à fait penser à celles que j’ai plusieurs fois tenté d’avoir sur l’évolution avec les Témoins de Jéhovah, à la double différence que chez ces derniers la vision religieuse est tout à fait assumée…et qu’ils restent pacifiques ! Dans les deux cas, le scientifique se heurte à une vision fixiste, donc créationniste de la nature, très semblable à la théologie naturelle du XVIIIe siècle. A partir de là, je ne vois pas de porte de sortie, sinon de tenter très modestement de donner des informations scientifiques à ceux qui souhaitent honnêtement s’informer. Fort heureusement, il y en a !

  4. Bonjour, n’étant pas scientifique et souhaitant disposer de toutes les infos pour tendre vers l’objectivité, j’ai toujours tendance à écouter ou à lire de tels points de vue. Toutefois, dès que les conséquences concrètes, évidentes et connues sont totalement ignorées, je recommence à m’interroger. Quid de l’aliénation des agriculteurs envers ces multinationales ? Car derrière l’arrachage, il y a aussi un refus d’un certain modèle d’agriculture… Doit-on se satisfaire d’un modèle qui créé des OGM destinés à résister à des herbicides et des pesticides du même fabricant ? Pas un mot là-dessus… Qui paye le peu d’études et de recherches sur les conséquences des OGM sur la santé ? Pas un mot non plus, pourtant il y a de quoi se poser des questions… Doit-on cesser de douter systématiquement des initiatives provenant de multinationales aux passés pour le moins sombres comme Monsanto, Bayer et les autres ? La contamination des variétés anciennes et en agriculture biologique alentours n’est-elle pas irréversible ? Pourquoi notre modèle oblige-t-il à recourir à des semences stérilisées, en interdisant le recours aux autres ? Quant au retour d’expérience : les grands utilisateurs d’OGM (USA, Brésil) ont-ils plutôt amélioré la biodiversité ou bien au contraire intensifié les grandes surfaces en monoculture ? Depuis que les OGM sont utilisées en Afrique, la faim y-a-t-elle régressé au même rythme que le bénéfice des semenciers ?… Sceptique j’étais avant de lire votre article, sceptique je reste après l’avoir lu… Mais merci quand même d’alimenter le débat.

    • Bonjour,
      Je ne vois vraiment pas le rapport entre votre commentaire et mon article sur les « OGM cachés », mais comme vous dites faire partie de ceux qui s’efforcent de s’informer, je vais m’efforcer de vous y aider.
      Votre commentaire porte sur les PGM, or cet article n’a rien à voir avec les plantes transgéniques, il porte sur des modifications génétiques qui ont servi depuis les origines de l’agriculture à améliorer les plantes cultivées. Il ne faut donc pas vous étonner de ne pas y trouver les réponses aux questions que vous vous posez sur les PGM.
      Si vous voulez trouver quelques réponses à vos interrogations, il faut vous reporter à mon article : « OGM : fantasmes et réalités » que je me suis efforcé de mettre à jour fin 2014.
      Mais bien qu’il soit très long, il ne peut être qu’un résumé, si vous voulez en savoir plus, je vous conseille, parmi les ouvrages les plus récents :
      -« Plantes génétiquement modifiées, menace ou espoir ». coordonné par Jean-Claude Pernollet. Janvier 2015 Ed. Quae (90 pages).
      – »Pourrons-nous vivre sans OGM ? » Coordonné par Yvette Dattée et Georges Pelletier. Ed. Quae 2014 (130 pages).
      Si vous voulez des informations plus détaillées vous pouvez vous reporter (entre autres) à :
      « Biotechnologies végétales, Environnement, alimentation, Santé » Sous la direction de Agnès Ricroch, Yvette Dattée et Marc fellous, 2011, Ed. Vuibert (260 pages).
      Tous ces ouvrages sont le résultat de la coopération de chercheurs parmi les plus compétents en France dans ce domaine.
      Leur lecture vous sera très utile, car permettez-moi de vous dire que si vous cherchez vraiment à vous informer sérieusement, vous avez du pain sur la planche. En effet, votre énumération des inconvénients supposés de PGM est un catalogue des poncifs les plus éculés entretenus depuis des années par les anti-OGM.
      Juste 2 exemples :
      La stérilité des PGM : Aucune PGM commercialisée n’est stérile, dans certains pays les paysans les resèment d’ailleurs sans problème et sans rien payer à personne… même à Monsanto !
      Les « herbicides du même fabricant » : le brevet du glyphosate est arrivé à expiration en 2000, depuis plusieurs sociétés le fabriquent et le commercialisent. Les agriculteurs qui cultivent les OGM tolérants ont donc le choix du fournisseur.
      Etc..etc… Bonnes lectures !

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